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« Ce toit tranquille, où marchent les colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
…Le vent se lève ! il faut tenter de vivre !... »
Paul VALERY  « Le cimetière marin »
  
 
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« Je ne rougis pas de l'Évangile »

        pasteur Laurent Gagnebin professeur de théologie et directeur de« Évangile et Liberté »

 Prédication à l'Assemblée du Désert 2012

         « Ainsi j'ai un vif désir de vous annoncer aussi l'Évangile, à vous qui êtes à Rome. Car je ne rougis pas de l'Évangile : c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec, parce qu'en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, selon qu'il est écrit : Le juste vivra par la foi. » PAUL (Romains 1, 15 à 17)

À certains égards, la Réforme est née au 16e siècle à travers l’Épître aux Romains : MARTIN LUTHER comprit que nos actions et nos entreprises sont impuissantes à nous apporter le salut et que nous le recevons de la seule grâce de Dieu. L’Épître aux Romains est ainsi devenue une sorte de 5e évangile pour les protestants: « La grâce que nous avons par Christ, personne ne la décrit aussi bien que saint Paul, spécialement dans l’Épître aux Romains. » Luther. La grâce ? À un petit enfant baptisé, nous disons: « Que tu le saches ou non, que tu le veuilles ou non, Dieu t’aime. Cela ne dépend pas de toi. » Cela devrait d’ailleurs nous lancer sur les routes d’une pratique religieuse désintéressée et déprise de tout marchandage avec Dieu, de tout narcissisme aussi, puisque nous sommes recentrés sur la grâce divine.

    « Je ne rougis pas de l’Évangile. » Qu’est-ce que l’Évangile ? En plus de l’affirmation décisive de la grâce, c’est Jésus lui-même. L’histoire des religions nous montre un être humain à la recherche d’une divinité qui toujours lui échappe dans sa quête spirituelle. Or l’Évangile et le christianisme opèrent par rapport à cette réalité un renversement : le véritable chercheur, ce n’est pas l’être humain, c’est Dieu qui nous poursuit dans la quête inlassable de son amour, et le véritable inaccessible, ce n’est pas Dieu, c’est l’être humain qui se dérobe à cet amour, à l’appel et à la volonté de Dieu. Jésus porte un surnom : « Emmanuel », qui signifie en hébreu « Dieu avec nous », Matthieu (1, 23).

lutherweb.jpg« Avec » ce petit mot est un des plus importants de toute la Bible : Dieu avec nous, nous avec Dieu, nous avec notre prochain et même la création tout entière dans une perspective écologique et cosmique. Ce Dieu avec nous revalorise notre condition et dit notre dignité. Dieu n’a pas besoin de notre écrasement, pour être Dieu en plénitude. En Jésus, nous ne sommes pas réduits à notre finitude, au néant de notre condition mortelle et pécheresse. Il y a un humanisme possible ; on pourrait l’appeler un humanisme christique.

  « Je ne rougis pas de l’Évangile. » L’ÉVANGILE, ce sont aussi l’enseignement et la prédication de Jésus centrés sur l’annonce du Règne de Dieu et la pratique de l’amour du prochain. Si on demande à l’homme de la rue de citer les noms de chrétiens qu’il considère comme de véritables chrétiens, il nommera probablement Martin Luther King, l’Abbé Pierre, Albert Schweitzer, Sœur Emmanuelle. Il ne les citera pas, parce que ils ont reconnu les dogmes ou les grands principes de la tradition de leur Église, ou parce que certains d’entre eux sont des théologiens de réputation mondiale. Il les citera parce que, selon lui, ils ont pratiqué l’amour du prochain et lutté pour la justice. Et Jésus donne raison à l’homme de la rue quand il déclare : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. » (Jean 13, 35). À l’amour, dit Jésus, et non pas à des doctrines, des liturgies, des Églises, des confessions de foi... Dans les « Actes des Apôtres », il y a un superbe discours de Pierre dans lequel il déclare de Jésus qu’ « il allait de lieu en lieu en faisant le bien » (10, 38). Comme ce serait beau si une telle affirmation se trouvait au coeur de nos confessions de foi classiques et traditionnelles et que l’on dise ainsi :  Je crois en Jésus qui allait de lieu en lieu en faisant le bien !

Les confessions de foi ? L’aveugle de Jéricho, un mendiant invoquant en Jésus le Fils de David, (que les disciples essayent, prodigue_rembrandt.jpgdans la foule, d’écarter de Jésus, mais Jésus s’arrête et le guérit (Luc 18, 35-43) ; la femme atteinte d’une perte de sang, et donc jugée impure et exclue, touchant le vêtement de Jésus qui la guérit (Luc 8, 40-48) ; le lépreux (considéré comme un pestiféré) de Samarie, donc étranger et regardé en Israël comme amplement hérétique, revenant seul sur ses pas pour remercier son sauveur, alors que neuf autres lépreux d’Israël ont été guéris avec lui (Luc 17, 11-19) ; la prostituée, versant du parfum et des larmes au cours d’un repas sur les pieds de Jésus, au grand scandale des convives choqués parce que Jésus sait bien qu’il s’agit là d’une prostituée, mais Jésus la remercie et la donne en exemple (Luc 7, 36-50) ; Jésus leur déclara solennellement et sans la moindre restriction « TA FOI T’A SAUVÉ (E) » : avaient-ils jamais souscrit à un credo en bonne et due forme ? Leur foi n’était pas un catalogue de croyances, aussi justes et fidèles seraient-elles, mais une attitude de CONFIANCE.
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » L’Évangile, ce sont aussi les actes de Jésus. Le pasteur Roland de Pury (résistant pendant la deuxième guerre mondiale) a écrit « Job ou l’homme révolté ». On pourrait écrire le même  « Jésus ou l’homme révolté » et aussi « Dieu ou le Dieu des révoltes », non les révoltes stériles et nihilistes, mais des révoltes créatrices parce que Dieu en Jésus lutte avec nous pour faire triompher le bien et la vie sans cesse contrariés par les puissances mortifères que sont le mal, la maladie, les souffrances, les injustices, la mort désormais illuminée par la Résurrection de Pâques. « Il est des révoltés que Dieu préfère aux gens soumis de ses Églises. » (Roland de Pury). Et, pour lui, ces révoltés ce sont « LES  ATHÉES ». Oui, ces incroyants, ces agnostiques, ces nobles douteurs, ces hommes de bonne volonté, ces libres penseurs, qui ne sont bien souvent que des penseurs libres, ne nous reprochent pas tant d’être chrétiens que de ne l’être pas vraiment. Nous, les héritiers infidèles !
    
« Je ne rougis pas de l’Évangile. » C’est cela qu’a incarné, au 16e siècle, Luther à la Diète de Worms, bientôt mis au ban de l’Empire et donc menacé de mort, se réclamant de la Bible et du témoignage de sa conscience ; au 17e siècle, les Camisards, les prédicants, les hommes envoyés aux galères à cause de leur foi évangélique ; au 18e siècle, Marie Durand, enfermée pendant 38 ans dans la Tour de Constance et refusant d’abjurer, gravant le fameux « Résister » ; c’est au nom de l’Évangile vécu que Catherine et William Booth fondent au 19e siècle l’Armée du salut pour lutter contre la misère et les injustices sociales ; c’est cela qu’a vécu au 20e siècle l’évêque anglican Desmond Tutu, luttant en Afrique du Sud contre l’apartheid, de manière non violente et pacifique, et bientôt titulaire du Prix Nobel de la paix (avec Nelson Mandela). Ils ont obéi à l’Évangile, ont incarné ce « je ne rougis pas de l’Évangile », mais nous rougissons trop souvent des Églises, de ce qu’elles ont fait de l’Évangile, des interprétations scandaleuses qu’elles en ont donné parfois. Jésus prononce à la fin de l’évangile de Jean, dans son dialogue avec Thomas qui a douté de sa résurrection, une béatitude bien connue : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! » (20, 29). Après 2000 ans d’histoire chrétienne, tant de condamnations injustes ! Oui, après tant de sang versé, d’inquisitions et de bûchers de toutes sortes, de procès en hérésie, Jésus ne nous dirait-il pas plutôt aujourd’hui : « Heureux ceux qui croiront malgré ce qu’ils auront vu » ?

    « Je ne rougis pas de l’Évangile. », celui de la Bonne Nouvelle d’un Dieu d’amour, et non pas ce message que l’on en a fait parfois: terrifiant, accablant, traumatisant, culpabilisant.  Quand nous considérons l’histoire du Désert, tant de défaites du côté des minorités protestantes, j’aime à me rappeler cette déclaration d’Éric-Emmanuel Schmitt: « Il vaut mieux être fier de ses échecs qu’avoir honte de ses victoires. ». « Fier » ? Certaines traductions de notre verset le rendent par « Je suis fier de l’Évangile ». Assumons ce  "je" joyeusement et même solennellement. Il n’y a pas à avoir de fausse humilité pour l’Évangile de Jésus-Christ.

          Je conclus (« Dieu avec nous ») en citant encore Paul, toujours dans sa lettre aux Romains avec une des plus belles interrogations de la Bible : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (8, 31) Et il ajoute : « Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie [..], rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Sauveur. » (8, 38-39). Oui, chacune et chacun d’entre nous peut dire : « Je ne rougis pas de l’Évangile. » Je dis même « vive l’Évangile ! », celui qui, malgré tout, a traversé les siècles, les millénaires, comme il traverse encore aujourd’hui nos vies et nos cœurs. Amen.
pour plus de détails : http://protestantsdanslaville.org/ et

 et l'hebdomadaire "EVANGILE ET LlIBERTE" :
http://www.evangile-et-liberte.net
/


Catégorie : ARTICLES - SPIRITUALITE
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