Texte à méditer :  

Rêver un impossible rêve
Porter les chagrins des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir ou personne ne part
Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer même trop même mal
Tenter sans force et sans armure
D'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l'étoile ...

  
Jacques Brel
 
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  « Le vrai travail c'est quand je cherche avec l'air de ne rien faire...chercher une idée et espérer qu'elle vienne, ça oui c'est du travaii !" René Gosscinny

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FRITZ BAUER (1903-68)

Avant d’ébaucher la vie de Fritz Bauer et l’écueil de l’affrontement avec les anciens nazis, un mot sur la dénazification diligentée par les ALLIÉS juste après la Seconde Guerre mondiale - décidée très tôt. Malheureusement, comme le souligne Alfred Grosser, aucun des Alliés n’en avait la même conception, au-delà du procès de Nuremberg. Le 5 mars 1946, la responsabilité de la dénazification, en zone américaine, passe aux autorités allemandes qui instaurent des chambres d'épuration traitées par les juges. Après la fondation de la République Fédérale, le Bundestag supprime cette dénazification par la loi du 1 juillet 1951. Et un certain nombre de nazis échappa à la justice : Kurt Waldheim, secrétaire général des Nations unies et président de l'Autriche n’en est que l’exemple emblématique !
Fritz Bauer, lui, consacrera sa vie à poursuivre et tenter d’inculper ces anciens nazis. Il fut, d’abord, le Bauer_Fritz_Studentk_HD_Uniarchiv.jpgplus jeune docteur en droit d'Allemagne et juge assesseur à la cour locale de la région de Stuttgart. 1920, adhérant au Parti social-démocrate et juif de surcroit, il est évincé de la fonction publique, la Gestapo l’emprisonna en 1933. Heureusement sa fuite au Danemark en 1943 réussit ! Lors de l’occupation du Danemark, il finira résider en Suède : avec Willy Brandt, du Parti socialiste ouvrier, ils fondent La Tribune socialiste.

Son retour s’effectuera en 1949 à la création de la République Fédérale d’Allemagne, il réintègre la fonction publique et particulièrement le système judiciaire, sa spécialité. D’abord, Directeur des cours Fédérales, Bauer est nommé, en 1956, procureur général du Land de Hesse, situé à Francfort-sur-le-Main où il demeurera jusqu'à sa mort. Bauer va œuvrer, par l’intermédiaire d’un procès largement médiatisé en 1952, à la réhabilitation des auteurs de l’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1944 - encore considérés comme traitres car essentiellement miliaires ! C’est à dire de Von Stauffenberg à Rommel (suicidé), l’amiral Canaris le pasteur Bonhoeffer lui-même et tant d’autres… Enfin, Bauer tentera de jouer un rôle décisif dans la réforme radicale du droit pénal et du système carcéral.
Ici, on lit l’influence du philosophe KARL JASPERS, réfugié en Suisse en 1945, après ses terribles affirmations à Heidelberg sur la «culpabilité allemande». Relativement optimiste quant à la prise de conscience des Allemands sur l'atrocité des événements de la Seconde Guerre, mais seul au milieu de professeurs plus ou moins anciennement nazis qui tentent d’échapper à la dénazification. (Jaspers poursuivra se travaux en psychiatrie et recherches sur l’existentialisme. Brièvement ami de Martin Heidegger, il inspirera Paul Ricœur). S’intéressant aux Droits de l'Homme et aux menaces pesant sur eux provoquées par la science moderne, l'économie, et les institutions politiques il infléchira la pensée de ses compatriotes et de Bauer à l’évidence.
Pour Bauer, il fallait rompre le silence autour non seulement du totalitarisme mais de la Shoah alors que la société ouest-allemande, en plein miracle économique n’a qu’une idée : en occulter les horreurs, préférant tourner la page. Cible d’innombrables courriers haineux, coups de fil antisémites et d’une menace d’attentat à la bombe, le procureur général de la Hesse a aussi fait l’objet d’un complot néo-nazi pour l’assassiner, poursuit son biographe. « Voulez-vous que chaque jeune dans ce pays se demande si son père était un meurtrier ? », lance au parquetier l’un de ses collègues, « Oui, c’est exactement ce que je veux », réplique le héros du film Le Labyrinthe du silence.
Ainsi furent promulgués les lois spéciales, provoquant le débat sur la prescription jusqu’au milieu desjurista-aleman-fritz-bauer-1434483231161.jpg années soixante. Là commence sa lutte pour rendre justice et compensations aux victimes des nazis. Grâce à l’initiative du procureur Bauer commencèrent dès 1959, les analyses et recherches sur AUSCHWITZ au tribunal de Francfort. Cette décision prise, le parquet de Francfort a pu enquêter de manière systématique sur les exécuteurs d’Auschwitz. Plus de mille noms de SS ! A l’époque, les responsables de l’enquête ne pouvaient pas compter sur des résultats mis à jour par les historiens. Seulement des listes publiées par le premier commandant, Rudolf Höss. Et le législateur de RFA avait renoncé à instaurer des règles spéciales pour les crimes nazis. Car il a abandonné le traitement de l’instruction sur l’Holocauste à la seule Justice. L’édition des sources, publiée par l’Institut Fritz Bauer à l’occasion des 50 ans du «Procès de Francfort» rend hommage à ce travail d’exploration et approfondissements – si ardu et pénible - des procureurs et du tribunal. Les juristes, en poste auprès des autorités judiciaires, ont fourni au début des années 1960 une tâche que les historiens allemands n’étaient pas encore prêts à effectuer.
Tous ces efforts aboutiront à ce procès en action collective contre seulement 22 personnes. Car Bauer rassembla d’abondantes requêtes et témoignages personnels des victimes – le tout réussissant à enclencher le procès dit « d'Auschwitz » à Francfort qui durera de 1963 à 1965. « Dès que je sors de mon bureau, je pénètre en territoire ennemi », constatait-il, en butte au zèle inégal des magistrats de son ressort et à la présence massive d’ex-juristes du IIIe Reich, explique l’historien Werner Renz, auteur de « Fritz Bauer et l’échec de la justice ».
Risquant la trahison Bauer transmet au Mossad, en 1957, les renseignements collectés pour la capture ultérieure d'Adolf Eichmann. Un rescapé du camp de concentration de Dachau, émigré en Argentine dans les WP_Adolf_Eichmann_1942.jpgannées 1950 avec toute sa famille : sa fille Sylvia se trouva en relation avec Klaus, le fils aîné d'Eichmann (sous le nom de Klement). Les révélations de ce dernier sur le passé nazi de son père, ainsi que la lecture en 1957 d'un article concernant les criminels nazis réfugiés en Argentine (dont Eichmann), certifient les suspicions. Alors, Fritz Bauer, informé, mais se défiant du système judiciaire allemand toujours infiltré par d'anciens nazis, prévient directement les autorités israéliennes qui le pourchasseront et le cerneront. Le Mossad élabore un plan d'enlèvement d’Eichmann jugé en 1960 et exécuté en Israël – au grand regret de Bauer qui espérait son extradition et son procès à Berlin !
Bauer fonde également en 1961, avec Gerhard Szczesny,Le Syndicat humaniste  organisation pour défendre les Droits de l'Homme. Après sa mort, on conçut le Prix Fritz Bauer. De plus, l'Institut Fritz Bauer fut fondé en 1995, une association à but non lucratif consacrée aux droits civils, qui se concentre sur l'histoire et les conséquences de l'Holocauste. Enfin on peut remarquer que Bauer meurt très peu de temps après le procès pendant le quel il avouera ne pouvoir dormir qu'avec des somnifères : "C'est mon enfer !" L’efficience de cet humaniste engagé sur tous les fronts, de la réhabilitation de la résistance allemande à la réforme des prisons, n’a cessé de croître après son décès. Et pour nous, Français, il est tout de même anormal que les biographies sur Fritz Bauer ne soient pas traduites…

LE PROCÈS D'AUSCHWITZ A FRANCFORT (1963-65)

Le Procureur Général, FRITZ BAUER s’était entièrement impliqué à la fois pour mettre en route et bâtir ce procès afin qu’il se déroule en Allemagne. Sa préoccupation : la spécificité du programme nazi d’extermination des juifs et la poursuite, des responsables de l’activité du camp. Mais au regard des 6 à 8000 SS coupables du génocide, ne restaient que 22 personnes à juger. Jugés pour des meurtres ou exactions commis individuellement et non sur ordre reçu soulignons-le - cette dernière circonstance étant considérée comme insuffisante par la législation allemande pour établir un crime. Un membre de la SS ayant pris part au gazage de milliers de détenus ne pouvait ainsi être poursuivi pour complicité uniquement s’il avait battu à mort un prisonnier, par exemple…
Selon Gerhard Wiese (l’un des procureurs adjoints) le Procureur Général Fritz Bauer tenait à ce que la procédure pénale soit englobante : éviter de la morceler en une série de petits procès pour intégrer tout le personnel du camp, toutes fonctions de la hiérarchie représentées parmi les 22 accusés : un adjudant [immédiatement subordonné au commandant du camp], un médecin, infirmiers, un chef de bloc … Bauer craignait, non sans raison, que si on ne regroupait pas le tout en une seule et même procédure pénale l’essentiel du concept de l’ensemble du système concentrationnaire se désagrégerait. De plus, les témoins ne seraient pas venus plusieurs fois à Francfort et l’exposé des preuves aurait dû se répéter … L’objectif de Bauer s’avérait donc pertinent qui recommandait avec fermeté que le procès projette une lumière explicite et pénétrante, une fois pour toutes, sur la singularité génocidaire d’Auschwitz. Ainsi, pour l’accusation, Auschwitz devait être considéré dans cette intégralité [cf. Conférence de Wannsee 1942 dite Nuit et Brouillard] c'est-à-dire ayant pour but l’anéantissement radical : les responsables du gaz comme ceux qui massacraient par le travail, chaque fonctionnaire ayant son emploi dans ce projet, secrétaire ou adjudant, médecin... La Cour estimait, au contraire, qu’il fallait séparer les meurtres, sans tenir compte de cette «division du travail» pour provoquer plus d’acquittements, alors que tous, officier SS, médecin ou autre fonction, s’étaient vu attribué un service. Or, le Bundesgerichtshof (BGH) [l’équivalent de la Cour de cassation en France] n’a pas suivi cette l’interprétation. Et pour l’espace réservé au déroulement des audiences, finalement, le Maire de Francfort, Werner Bockelmann [membre du SPD], offrit à la Cour, pendant trois mois, la salle du Conseil municipal.

L’entretien avec une ancienne victime fait ressortir les problèmes pratiques intensifiant la pénibilité pour les rescapés : rien de prévu pour les accueillir, beaucoup venant des quatre coins de l’Europe. D’abord le choc de cette langue allemande, celle des anciens bourreaux ; de plus certains se retrouvèrent logés dans le même hôtel que les anciens SS, par exemple, Karl L. Mulka, l’adjudant du dernier commandant d’Auschwitz. Le nombre de ces victimes et témoins était impressionnant et ils se troublaient devant la dimension que prenait procès. En revanche le soin apporté au choix des interprètes – sachant se mettre à leur place - les a énormément rassurés étant donné l’émotion soulevée. Là, au moins on les épaulait. Jusqu’à la visite à d’Auschwitz même, (en Pologne, en pleine la Guerre Froide). Nécessité de vérifier, sur place, avec le plus de précision possible, toutes les données annoncées : lieux, conditions de visibilité, acoustique, tests pour déterminer ce qu’on pouvait distinguer et interpréter… Nouveau calvaire, pour eux, aux mains de la défense !
Justement, Les avocats de la défense, pour leur part, tentèrent, évidemment, de déformer ou corriger les dépositions si difficilement énoncés déclenchant l’intervention des représentants des victimes qui présentèrent une opposition inébranlable : ces derniers ne se sont pas laissé démonter par la problématique agitée – à part des indications de détails si ardus dans un tel contexte ! Ainsi les débats se déroulèrent dans une atmosphère saisissante avec sa surprenante liberté de parole : les uns et des autres n’économisèrent ou censurèrent rien à travers leur communication…
Autre trait, selon Gerhard Wiese, la liberté de mouvement d’une partie des accusés, par rapport aux charges si capitales. Estimait-on le risque de dissimulation des preuves à ce point mineur ? L’opinion semblait prédominer selon laquelle il n’y avait pas de danger de fuite étant donné la stabilité de leur vie ! Ainsi se précise cette saisissante image de citoyens « ordinaires », vêtus normalement, sans comportement caractériel mais, au contraire, plutôt bourgeois - comme s’il était impossible de se représenter ce qui se cachait derrière ces personnages et la monstruosité de leurs actes passés ! Certes, ils ont reconnu qu’ils étaient membres du parti nazi, membres de la SS, ou alors qu’ils y avaient été « affectés » au « travail » d’extermination. Là, on se heurte à HANNAH ARENDT, « la banalité du mal », notion dégagée et démontrée en 1963, dans son ouvrage « Eichmann à Jérusalem ». Au-delà des polémiques - l'inhumain se loge-t-il en chacun de nous ? - aujourd'hui, nous distinguons catégoriquement cette banalité-là de la « banalisation ». En fait, Hannah Arendt y voit ce manque de réflexion, non du à un destin ordonné et infligé mais un lâche choix personnel. Penser, faculté humaine, est une pratique dont chaque homme revêt la responsabilité de distinguer le bien du mal. Eichmann reste donc coupable d’une obéissance mécanique qui ne l’amnistie en aucune manière, car elle équivaut au soutien du massacre. Hannah Arendt déduit : le jugement nous défend contre le totalitarisme. La caractéristique de la Shoah demeure l’abomination du pouvoir nazi si apte à l’extension et l'usage des techniques modernes pour réaliser son projet catastrophique ; transformation du meurtre isolé en meurtre anonyme, massif. L'utilité, l'efficacité remplace la morale. (1)
Enfin, il est difficile d’établir l’impact de ce procès sur le peuple allemand. Certes des classes d’école y ont assisté - cependant les enseignants ont-ils contribué à une meilleure compréhension ? Le procès étant public, il permit de mettre en lumière, auprès du plus grand nombre, les éléments constitutifs de la Shoah en lien avec le comportement de ceux qui en furent le bras armé. La seule évidence : Francfort a définitivement établi ce qui s’était passé à Auschwitz. On ne peut pas se débarrasser de l’Histoire. D’autres procès ont eu lieu en 1977; puis Demjuanjuk en 2011; Oskar Gröning.Et ce n'est pas un hasard si en 1963 est créée à Berlin la pièce de Hochhuth,"LE VICAIRE" (dont Costa Gavras s'inspirera pour "Amen") sur le silence de Pie XII pendant la Shoah: recherche de culpabilité ?... Et un jour de 1970, un chancelier, Willy Brandt agenouillera devant le ghetto de Varsovie …

Antoine Fignes

(1) Lourd litige impossible à plus développer ici…


Catégorie : ARTICLES - HISTOIRE
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