Texte à méditer :  

Rêver un impossible rêve
Porter les chagrins des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir ou personne ne part
Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer même trop même mal
Tenter sans force et sans armure
D'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l'étoile ...

  
Jacques Brel
 
ARTICLES
CITATION

  « Le vrai travail c'est quand je cherche avec l'air de ne rien faire...chercher une idée et espérer qu'elle vienne, ça oui c'est du travaii !" René Gosscinny

Préférences

Se reconnecter :
Votre nom (ou pseudo) :
Votre mot de passe
Captcha reload
Recopier le code :


  Nombre de membres 40 membres
Connectés :
( personne )
Snif !!!
Recherche
Recherche
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

rss Cet article est disponible en format standard RSS pour publication sur votre site web :
http://www.abrulepourpoint.fr/data/fr-articles.xml

Chat_clin_doeuil.gifQUAND UN ECRIVAIN S'ADRESSE DIRECTEMENT A VOUS...Les Jeudis du Songeur (62)

À LA RECHERCHE DU FILS SPIRITUEL

À quinze ans, l’écrivain en herbe se cherche un Père spirituel. À soixante-quinze, c’est d’un Fils qu’il se met à rêver. Un Fils spirituel, c’est quelqu’un qui a tout lu de vous, qui vous admire, qui connaît vos textes mieux que vous, et ne songe qu’à vous imiter pour faire valoir son modèle.
Telle était la nostalgique vanité qui me traversait, en avril dernier, lors d’une soirée venteuse. Aurais-je dû la chasser ? Les rêveries du soir se font parfois cauchemars de la nuit...
Je me vis soudain avançant sur les sentiers obscurs d’une proche forêt. Je tenais à bout de bras une lampe-tempête dont je me demandais si elle avait pour objet de dissiper les ombres, ou d’identifier des revenants. Que m’arrivait-il ? Je m’étais senti appelé. Mon Fils spirituel, quelque part, m’attendait. Où, quand, comment ? Je l’ignorais. Je devais marcher vers lui, c’est tout.
Impossible de préciser si j’étais en pyjama ou en redingote, si j’allais nu-pieds ou chaussant des brodequins. J’avançais, le cœur étrangement léger. Je gravissais sans effort des montées tortueuses, au travers des broussailles. J’avais la sensation que les bois s’écartaient sur mon passage, défilant au bord de mes regards, comme si j’eusse conduit un véhicule fictif.
Un brutal coup d’arrêt se produisit alors. Je descendis de moi-même, tel un pilote parvenu à destination. J’étais au centre d’une clairière déserte, hantée d’une luminosité diffuse. Je reconnus aussitôt l’antique maison de chasse qu’on nommait dans mon village « la Cabane du Pendu », en référence à un lointain fait divers. La porte était grande ouverte, m’invitant à entrer. C’est là que je devais le rencontrer ! Ma lampe me suffirait à l’identifier. Il aurait quelque ressemblance avec le jeune idéaliste que j’avais pu être. Je le reconnaîtrais à son regard amical. Quand quelqu’un a tout lu de vous, ça se sent.
Tendant ma lampe à hauteur de mon front, je pénétrai hardiment dans un couloir obscur. Le moindre mortel embarqué dans mon aventure eût juré d’entrer dans une caverne de vampires séculaires, au milieu de pendus à têtes de morts cravatés de leur corde. Moi non : j’avais la sensation de visiter un panthéon familier, voire familial. Rien de dérangeant, en somme.
Au fond du couloir, une lourde porte laissait filtrer des rais de lumière. Je fis quelques pas émus. Tout était silencieux. Je frappai : pas de réponse. Un vaste salon s’offrit à mes yeux. Personne. Un feu intemporel illuminait la cheminée.
Et puis, là, dans un voltaire… mais oui, il y avait quelqu’un ! La nuque d’un personnage immobile dépassait du fauteuil qui me tournait le dos. L’homme contemplait l’âtre fumant où des bûches pensaient. Quelqu’un qui devait me connaître, assurément ; mais qui ?

Un instant, j’eus l’intuition qu’il pût s’agir de moi ! Comme si j’avais pu être à moi-même mon propre fils ! Comme si j’avais pu en avoir le désir… « Allons, me dis-je : il n’y a que Dieu qui puisse s’engendrer Lui-même ! ». Alors, contournant le fauteuil, je me plantai délibérément en face de l’intrus. Et je reconnus…
C’était mon Père !
Mon Père tel qu’en lui-même, confortablement installé, un cigarillo à la main, chaussé de ses éternelles bottes, visiblement figé dans son âge mûr. Et sans qu’il ait bougé les yeux d’un cil, le regard toujours fixé sur le feu qui songeait, je compris qu’il me dévisageait.
J’étais sidéré. Tout cela était impossible ! Mon père ne pouvait pas être mon fils ! Si tel avait été le cas, j’aurais été moi-même le fils de mon fils. Ça ne tenait pas debout ! Il y avait de quoi éclater de rire, ou de peur.

Cependant, intrigué par la fixité du visage paternel, je sentis des paroles naître en moi. « Enfin, Papa, murmurais-je en mon for intérieur, tu ne peux quand même pas être mon fils spirituel ! ». Que pouvait-il répondre ?
À l’évidence, il avait perçu mon murmure intérieur. Il émanait maintenant de lui une sorte d’intelligence bienveillante. Il me parut soudain respirer sans respirer, parler sans remuer les lèvres, à la manière ancestrale des morts communicatifs. Puis, lentement, son message muet me pénétra. Si l’on pouvait retranscrire l’intranscriptible, je formulerais comme suit ce qu’il me confia :
«  Moi qui ai lu tous tes livres, y compris ceux que tu n’as pas publiés, moi qui connais toutes tes pensées, y compris celles que tu te caches à toi-même, je veux te dire toute l’admiration que j’éprouve à ton égard. De mon vivant, quoique fier de toi, je te méconnaissais. Maintenant que je redécouvre le monde par tes yeux, maintenant que tu éclaires ma propre pensée, tu es pour moi un Guide en même temps que tu demeures celui que j’ai guidé. Oui, Junior, je te le certifie solennellement : c’est moi qui suis désormais ton Fils spirituel. Mais je ne suis pas le seul. »
À peine tentai-je de contenir mon trouble qu’il me désigna, d’un apparent signe de tête, la droite de la cheminée où s’ouvrit, en grinçant, un escalier dérobé. Je me vis descendre les marches d’un nouveau panthéon, plus profond, plus ancien, où régnait une odeur de catacombe. Et voici que je reconnus, parmi les premières figures venant à ma rencontre, le visage de Blaise Pascal, tel que l’a conservé son masque mortuaire, mais avec du feu dans les yeux. S’adressant intérieurement à moi, lui qui avait nourri ma vision des choses lorsque je commentais ses Pensées, il m’affirma avec force notre incroyable filiation et sa dette à mon égard !

Éberlué, j’allais jurer que les morts se moquaient de moi. Mais il m’assura que son ouvrage, écrit et médité avec le sens strict des mots de son époque, s’était enrichi de significations nouvelles à mesure que ses interprètes l’expliquaient ; que, parmi ceux-ci, j’avais conféré à ses textes une portée à laquelle il ne songeait pas même lorsqu’il les écrivait ; et qu’ainsi, contribuant (avec d’autres) à la renaissance de son œuvre, l’éclairant même sur ce qu’il avait voulu dire ou dit sans le vouloir, j’étais devenu à ses yeux comme un guide de ses propres pensées !
«  Un guide spirituel, précisa Blaise, dont je suis naturellement le Fils. »
Dans une sorte d’enchantement, je poursuivis alors ma visite. Je croisai La Fontaine, (à qui je récitai Les Animaux malades de la Peste), Molière (avec son grand sourire humain de Vivant immortel, quoique figé), Nerval (toujours tourmenté, qui me remerciait d’avoir compris son drame), et Baudelaire, et Verlaine, et bien d’autres qui, chacun à sa manière, m’avouaient ma part de paternité dans la reviviscence de leurs ouvrages. « Nos pères sont nos fils chaque fois que nous leur redonnons vie » me dit même l’un d’entre eux, je ne sais plus lequel.
C’est alors, chose inimaginable, que je rencontrai mon épouse en personne, elle-même guidée par le Songe, dans cette caverne où reposaient ses propres ancêtres. « Toi ici ? » lui dis-je. « Oui, me dit-elle : je poursuis mes recherches généalogiques ». Je n’en revenais pas ! Alors que nous dormions côte à côte dans notre lit douillet, nous nous trouvions simultanément conduits dans ce même espace onirique, pour y faire renaître en rêvant d’antiques destinées. « Et alors ? », dis-je. « Figure-toi, s’exclama-t-elle, que je viens de retrouver Jean-Sylvain ! C’était lui tout craché, une vraie copie de son portrait de 1793. Nous avons pu converser en silence. Il m’a révélé des détails. Et sais-tu comment il m’a appelée, en me disant Adieu ? — Non ? — Maman ! ».

Comprenant enfin que pères ou fils, mères ou filles, à travers les lieux et les temps, nous ne cessions de nous engendrer les uns les autres, je sentis une onde de joie m’envahir tout entier.
Si bien que je fus réveillé par le propre cri que je poussai :
Humilitas !

Les Jeudis du Songeur (64)

MES MADELEINES À MOI

« Mon cher Proust,
Longtemps j’ai couru les bois et les fossés, en culottes courtes, les genoux écorchés, J’ai fait des cabanes sans nombre avec les ballots de paille sous les travées du hangar, J’ai goûté j’ai senti j’ai pleuré j’ai ri j’étais heureux, j’ai cueilli plein de fruits en haut des arbres et d'idées dans les nuages, J’ai taillé des arcs et des flèches dans le bois tendre des noisetiers, J’ai aimé les gâteaux, J’ai souffert des orties, J’ai savouré les châtaignes grillées sur le poêle de l’école autant que le chocolat américain dont les tablettes étaient enrobées d’un carton kaki revêtu de cire, Je grimpais sur les toits dont je ne tombais jamais, J’ai touché le piano et les sons m’ont saisi, Je me souviens des trois cerises au bout de la gamme quand on la déclinait sans faute, À huit ans je chantais à tue-tête
Sur ma mer calmée du haut du grand sapin, J’avais parfois comme vous – bien cher Proust – des crises d’asthme que seules calmaient des bouffées de poudre Legras (à en vomir), Un jour je fus embarqué au triple galop par un cheval qui voulait retourner au logis (me tenant à la selle, j’ai dû baisser la tête sous le porche de l’écurie), J’ai sauté des clôtures de fil de fer barbelé en m’y déchirant les mollets, Mais les soirs où je portais le bidon de lait chez ma grand-mère à l’autre bout du village, je frémissais de peur en croisant le sentier aux loups qui débarquaient des bois, J’ai arpenté pieds nus le ruisseau où s’enfonçaient mes jambes, dans la glaise et le cresson où sautaient des crapauds, J’y ai construit d’immenses barrages d’argile et de briques où les chevaux venaient boire, J’entendais la grande voix de mon père résonner dans les bâtiments de la ferme, jusqu’aux abords du bosquet où m’appelait le Coucou, À l’heure du coucher je ne souffrais pas d’être séparé de ma mère, mais je sens encore sur mes joues son souffle qui m’embrassait lorsque j’avais la fièvre, J’ai adoré les animaux, les oiseaux, mon chien, les vaches dans les près (le taureau restait à l’étable), et à l’âge où vous vous parfumiez à l’eau de Cologne – de si bon goût – de votre chère Maman, Ami Marcel, Moi, j’aspirais à pleins poumons la puissante odeur ammoniacale du fumier de mouton.
Et puis ce fut la longue sonnerie de la Gare, la gare des départs, la gare qui sépare, L’imminence /le cœur serré/ le vertige/ l’angoisse, Cette sonnerie qui clignotait comme le grelot éternel de la charrette de la Mort, Le train qui hurle dans la grisaille avec avec des cliquetis de fer et des jets de vapeur, Les yeux qui pleurent dans la nuit et le brouillard des matins froids, L’ébranlement du convoi sur les rails qui emportent l’enfant de dix ans dans l’horreur de l’internat – de l’internement, Et la nostalgie la Nostalgie qui ne le quittera plus, La sonnerie fêlée qui reviendra sans cesse hanter sa mémoire, perpétuer le cauchemar, Et les soirs de désespoir dans les dortoirs et la solitude du lit de fer où l’on ne rêve plus, Les marches en rangs par trois les pieds gelés dans les galoches, La déchirure de l’aube dans les chambrées où surgit l’homme en noir qui nous réveille tous à grands coups de sifflet, Ce sifflet toujours strident qui réveille et ravive en même temps nos destinées et nos détresses, Et qui soudain s’enfle sur la ville et se mue en d’immenses sirènes mugissantes dans des ciels ébranlés, Et voici le monde entier qui se met à grelotter dans le Noir étoilé sous les bombes qui pleuvent, La folle sonnerie explose en bruits barbares qui se déchaînent, en pneus qui crissent dans des renflements de moteurs, en salves qui fusillent, en rafales qui déciment, Partout les cris des hommes et les pleurs des enfants dans les fracas du monde, Les déchirures absolues, Les Adieux pour toujours, Les vies qui agonisent, l’Abandon qui règne sur les âmes, Le silence et la nuit qui ensevelissent des sanglots ultimes et les flots de sang qui se figent, Tandis que se refait entendre – toujours lancinante – la sonnerie qui se rit des brumes et des larmes, la sonnerie douce-amère de la Gare où l’on ne revient plus, Où s’achève l’enfance. Où l’on « tombe des nues » comme disait ma mère, à jamais !
Bien que je tente d’y remonter, parfois, en songeant…
Voilà, cher Marcel Proust, quelques morceaux du « moi » élémentaire que je fus, des petits bouts de rien du tout qui sont, il est vrai, sans commune mesure avec l’édifice immense du souvenir que vous avez si bien tiré d’une bouchée de madeleine trempée dans ce qui fut votre tasse de thé. En ce qui concerne ma modeste personne, vous voyez, ça ne fait guère qu’une page, je n’ai ni voulu ni su en faire davantage, et ma seule consolation, c’est de penser au soulagement des lecteurs à qui j’épargne les vingt-cinq volumes qui eussent suivi, si j’en avais eu le courage.
Très amicalement à vous, bien cher Maître, avec mes sentiments dévoués, mon admiration sans bornes,

Et ma jalousie bien tempérée*. »

BRUNO HONGRE

contact@editionsdebeaugies.org


Catégorie : ARTICLES - LITTERATURE
Page lue 1917 fois


Réactions à cet article

Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !